Votre travail de soignant est devenu une corvée, une tâche dont vous devez vous acquitter jour après jour ? Vous étiez pourtant passionné au début de votre carrière et maintenant, vous ne supportez plus la souffrance des personnes dont vous êtes censé.e prendre soin et votre travail a perdu tout son sens ? Vous souffrez peut-être de fatigue de compassion.
Sujet très actuel dans notre société et pourtant très méconnu et peu nommé, la fatigue compassionnelle touche les professionnels de la relation de soin et d’aide. Elle les fait glisser doucement hors de la juste distance, de la « bonne proximité » de l’empathie, vers la compassion et la souffrance avec l’autre.
L’empathie, un travail de funambule de tous les instants
L’empathie est ce pas vers l’autre que nous faisons, avec le désir de comprendre ce qu’il vit, et en nous gardant de nous laisser gagner par sa souffrance. Cette aptitude, qui semble simple et ancrée en chacun de nous comme une prédisposition, est en fait un mécanisme très complexe. Il est caractérisé par la capacité de comprendre l’expérience d’une personne, de percevoir comment son monde est construit, ses intentions et ses composantes émotionnelles. Elle doit s’accompagner également d’un fort désir de compréhension du patient, ainsi que de celui de lui communiquer quelque chose de cette compréhension.
En revanche, trop de sollicitude et trop d’aptitude à la contagion émotionnelle sont dangereux pour la santé mentale du soignant. Une juste proximité avec les émotions de l’autre est donc à prescrire.
Mais cette injonction au savoir-être dans la juste distance est paradoxale également, car pour pouvoir incarner l’humanitude attendue par les patients, et qui est désirée par les personnes dont le soin à l’autre est une vocation, nous devons laisser s’exprimer toute notre sensibilité et notre vulnérabilité. Et le risque est grand de vouloir s’imposer une trop grande distance entre les patients et soi-même, de cacher nos émotions et de faire semblant de ne rien éprouver.

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Rester sensible à sa propre vulnérabilité
Garder le recul nécessaire ne signifie pas ne rien ressentir, mais plutôt comprendre qu’il y a, en nous, une part que nous ressentons, et une autre part qui est ressentie par l’autre. C’est être sensible à nos émotions sans les confondre avec celles de l’autre. C’est faire « comme si » on était à la place de l’autre, sans pour autant ressentir ses émotions.
Il suffirait alors que je ne me laisse pas toucher par l’autre si je ne veux pas souffrir que l’autre souffre ?
Surtout pas.
Nous nous imposons d’être insensibles lorsque nous refusons de nous voir vulnérables face à la souffrance de l’autre. Alors que reconnaître notre vulnérabilité commune sera un véritable levier vers une reconnaissance de notre propre besoin d’aide, quand on comprend enfin qu’on a besoin de porter notre souffrance à deux.

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La fatigue de compassion : ce qui meurt en soi dans notre soin à l’autre
Le sentiment de compassion est en quelque sorte ce qui reste de l’empathie après qu’elle ait été altérée et épuisée par l’exposition répétée et de longue durée à des patients souffrants et souvent traumatisés. Ce trauma vécu par les patients finit par devenir le trauma des soignants, que l’on nomme « vicariant » lorsqu’il est vécu indirectement.
La charge émotionnelle ainsi ressentie sur le lieu de travail est plus intense jour après jour, augmentée à chaque contact avec la souffrance de nouveaux patients par le processus de compassion. Le stress émotionnel gonfle et finit par envahir le cheminement empathique.
Avec pour conséquence davantage de difficultés à voir en l’autre sa dimension humaine et une plus grande distanciation, renforcées encore par la charge et le rythme de travail, le manque de formation, les contraintes budgétaires, le manque de personnel, la qualité des relations interprofessionnelles, le manque de temps de qualité passé en dehors du travail, les sollicitations de l’environnement personnel et familial, etc.
À plus forte raison que, chez les professionnels de la relation d’aide ou de soin, on trouve principalement des personnes extrêmement empathiques. Cette même qualité qui rend l’aide et le soin possibles peut également accroître les possibilités d’apparition de la fatigue de compassion chez le soignant.
Enfin, ces personnes nourrissent en général un idéal de la profession très fort, et elles ont, par conséquent, de grandes exigences à propos d’elles-mêmes, des attentes irréalistes de leur rôle et éprouvent souvent des difficultés à poser des limites.

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L’autruicide et la souffrance éthique
Le regard que les conséquences de la fatigue compassionnelle fait porter sur l’autre l’atteint dans sa dignité. Le soignant finit par l’évaluer en fonction de ses qualités et de ses défauts, le réduisant à ses différences et ne voyant plus que ce qui le distingue de soi. Cette différence devenant tellement grande que l’autre peut être mis à distance de soi, déshumanisé, et qu’il est possible dorénavant de « le tuer sans en laisser de cadavre » (Jean Maisondieu).
Impuissant à exprimer cette souffrance, parce qu’il l’ignore souvent, et qu’il n’a pas les moyens matériels ou psychiques pour le faire, le soignant finit par ne plus traiter le patient que comme un objet qui lui inspire dégoût, mépris et angoisse. Pour faire face au déferlement d’émotions ressenties au quotidien, il finit par développer ou renforcer des mécanismes de défense : moqueries, infantilisation, utilisation de mots savants incompréhensibles, fausse réassurance, mensonges, banalisation, voire pire avec les passages à l’acte, etc. Nombreux sont les exemples de maltraitance sourde que subissent les patients face à des soignants… qui souffrent également.
Aux symptômes physiques (maux de tête, d’estomac, nausées, difficultés digestives, tensions musculaires, sommeil perturbé, palpitations, souffle court, tremblements, fatigue extrême, perte d’énergie, etc.), s’ajoutent une érosion progressive des ressources psychologiques et émotionnelles, dont notamment la nervosité, l’anxiété, la colère, l’irritabilité, des sautes d’humeur, la perte de relation à l’autre, des difficultés de concentration, la diminution de l’estime de soi et d’accomplissement personnel, une perte de sens, etc.
La diversité des symptômes rend le diagnostic compliqué et peut faire assimiler la fatigue compassionnelle au burn-out. Un questionnaire d’autotest a été conçu pour aider les professionnels de la relation d’aide et de soin à avoir une idée de l’intensité de l’exposition à un traumatisme vicariant. Ce test doit être vu comme un outil d’estimation, et non de diagnostic, et doit s’accompagner d’une prise en charge psychologique et médicale. Une version française est disponible sur le site www.proqol.org (https://proqol.org/proqol-measure).

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Prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin de l’autre
Pour maintenir vivante en soi l’empathie, à l’image d’une flamme qui demeure grâce à l’oxygène apporté, il s’agit avant tout de détecter les signes et symptômes de son appauvrissement et de venir nourrir la fragilité qu’elle a creusée dans notre être par une écoute de soi en supervision, par un soin de notre vie personnelle, et en devenant pour soi-même un soignant aussi bienveillant que celui que l’on souhaite être pour autrui.
Le soignant n’a pour seul outil que son unique personne. Aucune machinerie, aucun instrument ne peut remplacer sa propre personne pour délivrer ses compétences relationnelles et interpersonnelles.
Pour que le rapport à soi puisse être valorisé grâce à la relation créée avec le soignant, celui-ci doit pouvoir prendre soin de lui avant tout.
Basculer de l’usure de compassion vers sa satisfaction nécessite une prise en compte immédiate d’un mal-être personnel. Cette éthique du « selfcare » implique de sans cesse se remettre en question afin d’identifier le moment où on doit obtenir de l’aide, voire même suspendre son activité dans la visée d’une prévention de toute atteinte de notre capacité à prendre soin d’autrui.
Prendre soin de soi pour « Faire percevoir pour celui qui souffre, qu’il est toujours quelqu’un pour celui qui soigne » (Dider Sicard).
Sources :
- BERGERET Jean, « La violence fondamentale », Editions Dunod, Paris, 1984
- Collectif, « Le burn-out du soignant. Le syndrome d’épuisement professionnel », ouvrage coordonné par Michel Delbrouck, Editions De Boeck, Bruxelles, 2003
- Collectif, « L’Empathie », sous la direction de Alain Berthoz et Gérard Jorland, Editions Odile Jacob, Paris, 2004
- GINESTE Yvette et PELLISSIER Jérôme, « Humanitude, comprendre la vieillesse, prendre soin des hommes vieux », Editions Bibliophane Daniel Radford, Paris, 2005
- MAISONDIEU Jean, « L’autruicide, un problème éthique méconnu », Laennec 2010/1 (Tome 58)
- ROGERS Carl, « Le développement de la personne », Dunod InterEditions, Paris, 2005
- SFEZ Camille, « Vulnérable. S’émerveiller d’une sensibilité retrouvée », Leduc Editions, Paris, 2021
- SVANDRA Philippe, « La question d’autrui à l’épreuve de la philosophie et du soin. Qui est autrui ? Qui suis-je pour autrui ? Quelle rencontre possible ? », Revue « Recherche en soins infirmiers », 2019/3, N°138
par Alison Fautré, conseillère conjugale et familiale du réseau Médoucine.
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