Dans le milieu du bien-être cette idée revient souvent, il conviendrait d’éviter les phrases négatives. C’est parfois affirmé sans justification. Quand il y en a, c’est, selon les plus prudentes, parce que « l’inconscient traite différemment les négations ». Il y a aussi une explication radicale (y compris dans les conseils de rédaction du présent blog…) qu’on trouve beaucoup, « le cerveau ne comprend pas les négations ». Mais est-ce pour autant fondé ?
Le cerveau ne comprend pas les négations ?
Je ne sais pas vous –mince, c’est une phrase négative, je reformule– pensez-vous, vous aussi, qu’il y a deux petits problèmes dans cette phrase ?
- elle contient une négation, ce qui est dommage pour l’effet recherché ;
- elle est compréhensible. Et pourtant je suis doté d’un cerveau – qui fait ce qu’il peut, certes, mais justement.
Or, je subodore que, vous aussi, vous comprenez cette phrase. On pourrait en rester là et se réjouir ensemble : nous possédons une intelligence supérieure à la moyenne ! Mais tout de même, c’est intrigant cette croyance, non ?
Heureusement, la linguistique, la psychologie et la psycholinguistique se sont penchées sur la question (je vous sens soulagé.es). Des quelques articles que j’ai lus, il ressort ce qui va suivre (toutes les phrases formulées avec des négations ont été choisies avec amour, mais les autres aussi).

Pexels
Expériences au chronomètre, à la souris, au suivi occulaire
La psychologie s’est penchée tôt sur la question. Il y a bien une expérience dès 1941, mais elle porte sur un effet trop particulier des négations (leur impact dans les questionnaires). En 1959, Peter C. Wason (sans t) analyse le temps mis à sélectionner les mots dans des phrases pour qu’ils correspondent à ce qui est visible sur une image. Les phrases sont formulées de façon soit négative, soit affirmative. À l’époque, les résultats étaient mesurés au chronomètre, ce qui est bien éloigné des méthodes actuelles ! Quoi qu’il en soit, l’expérience démontre que lorsque les phrases sont formulées avec une négation, le délai de sélection est plus long que lorsqu’elles sont formulées de façon affirmative.
Énormément d’expériences, avec toutes sortes de variantes (les mots et leurs contraires, les enfants…) montrent des résultats comparables. Dans l’une (2011), les mouvements de la souris d’ordinateur en direction de la réponse ont été analysés : pour les phrases contenant des formulations négatives (« les éléphants ne sont pas petits » : vrai ou faux ?), ces mouvements sont un peu plus saccadés que pour les phrases affirmatives (« les voitures ont des ailes » : vrai ou faux ?). Comme s’il y avait un peu plus d’hésitation…
Dans une autre expérience (2017), c’est le mouvement des yeux qui a été suivi : ceux-ci font (un peu) plus d’allers-retours sur la phrase lorsqu’elle est formulée avec une négation.
C’est aussi simple que cela ?
Ainsi, ce n’est pas que le cerveau ne comprend pas (double-négation, j’ai l’impression d’avoir fait un double salto arrière), c’est juste que le temps de traitement est, un peu, plus long lorsque les phrases contiennent une négation. D’après les hypothèses, ce pourrait être parce que le régime par défaut est la formulation affirmative, et qu’il faut repasser par l’affirmatif pour comprendre le négatif.

Pexels
Et encore, il faut relativiser cette lenteur
- En règle générale, l’écart entre les deux formulations est vraiment très réduit, de l’ordre de quelques milisecondes. Ce qui signifie que l’écart est notable en termes statistiques. Dans la vie quotidienne par contre, c’est moins probant…
- Dès l’expérience de 1959, le chercheur constate que les écarts entre les phrases formulées avec et sans négations s’améliorent largement avec la pratique (à l’époque, on faisait beaucoup d’essais avec les mêmes personnes).
- Surtout, surtout, l’expérience de 2011 a été faite avec des variantes : lorsque la phrase était précédée d’une phrase de mise en situation (« “Tu veux soulever un éléphant ?” dit la mère à son enfant, “mais les éléphants ne sont pas petits” » : vrai ou faux ?), la différence entre les temps de réponse devient statistiquement non significative. Autrement dit, quand il y a mise en contexte, la complexité de la négation disparaît. En 2018, une expérience a aussi montré que des enfants de 3-4 ans comprenaient tout à fait des phrases, même avec négation, quand elles étaient pertinentes au contexte…
Peut-on ne pas s’abstenir (!) d’en tirer une conclusion ?
Il me semble que oui : je n’ai pas trouvé de raison claire à ce blocus sur les négations, si ce n’est la relative lenteur de traitement. Il y a peut-être encore une confusion entre ces négations-ci et les mots simplement négatifs, hostiles, utilisés pour accabler ou blesser. Ces mots-ci ont un impact (évidemment), mais c’est sans rapport avec des phrases utilisant une négation…
Quoi qu’il en soit, l’usage des négations est permis, ce n’est pas un obstacle à la compréhension : ce qui compte, c’est d’avoir un discours compréhensible (et ça, c’est vraiment une révélation).
Sources:
- Wason, P.C. (1959). The Processing of Positive and Negative Information. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 11, 107 – 92. https://doi.org/10.1080/17470215908416296
- Dale, R. & Duran, N.D. (2011), The Cognitive Dynamics of Negated Sentence Verification. Cognitive Science, 35: 983-996. https://doi.org/10.1111/j.1551-6709.2010.01164.x
- Kamoen, N., Holleman, B., Mak, P., Sanders, T., & van den Bergh, H. (2017). Why are negative questions difficult to answer?: On the processing of linguistic contrasts in surveys. The Public Opinion Quarterly, 81(3), 613–635. https://www.jstor.org/stable/26801740
par Julien Chauvet, praticien en hypnose du réseau Médoucine.
Trouvez un praticien en hypnose près de chez vous sur Médoucine.
À lire aussi :
